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 Passé Monstrueux et Monstres Passés - Réminiscence

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MessageSujet: Passé Monstrueux et Monstres Passés - Réminiscence   Ven 28 Avr - 12:54


Passé Monstrueux et Monstres passés
“L'oeil était dans la tombe et regardait Caïn“
Victor Hugo, La Conscience inLa Légende des siècles



Une étendue d’herbe courtes dans cette lumière orangée, tamisée, qui baigne le monde de sa couleur particulière propre au crépuscule, bordée de part et d’autres par des buissons aux contours irréguliers, traversant le jardin et ses potagers. Les ombres aux formes difformes de ces sculpture arborescentes s'étirent sur le parterre de verdure, elles se mettent peu à peu à onduler, lentement d’abord, bientôt anarchiquement, agitant la végétation rougeoyante tel des flammes dans une fournaise, au souffle d’un vent chargé d’une odeur de bois brûlé, de cheminée. Les ombres dansent maintenant sur cette langue de braises, méticuleusement rectiligne, sous les dernières lueurs d'un feu solaire rose, orange, rouge, dans lequel je marche.

Je suis saisi​ d’un frisson, sous ma chemise de coton, manches retroussées, non pas à cause de la température ou de la brise, mais de par l’alcool que je décuve. Encore une fois, j’ai tenté de noyer mon passé dans l'alcool, et encore une fois je subis les symptômes suivant la beuverie, les réminiscence de ma vie plus fortes que jamais. J’ai soif, très soif. J’en suis étourdi, la fatigue m’accable, la nausée m’envahit ; je tremble, tout en sueur alors que mon cœur tressaute dans ma poitrine à un rythme fou. Mes jambes m’élancent, mes épaules sont douloureuses, mes boyaux se tordent dans mon ventre, mais tout cela est bien faible face à mon horrible mal de tête. Mon cerveau ne fait plus le tri entre les informations nécessaires et celles qui ne le sont pas, submergeant mon esprit de stimuli sonores et visuels, quand des pans entiers de mémoire s'effacent ; j’ai pourtant bien du mal à voir ce qu’il se passe autour de moi, mon champ visuel est restreint à un simple tunnel. L'accablement me gagne, teinté de désespoir. Je commence à paniquer, je me surprends à en vouloir au monde entier, et surtout à espérer que tout rentre en ordre, dès le lever du jour, le lendemain.

La pelouse se perd entre le feuillage des arbres, j'hésite d’abord, en proie à une crainte indistincte, puis m’enfonce dans l’obscurité. Le monde s’efface un instant pour laisser place à un halo de teinte grise ou noire. De toutes parts des feuillus centenaires tendent leurs branches vers moi, qui se meuvent au gré du vent​.

Encore quelques pas. Le passage entre les arbres dessine un coude, et l'impressionnante maison apparaît soudain, imposante mais élancée, avec ses cheminées et ses toits, ses fenêtres et ses portes, ses briques et ses pierres. Elle ne me présente que son dos. Surmontant un soubassement de pierre grise, les briques rouges s’élèvent sur plusieurs étages, encadrant ça et là des fenêtres​ aux cadre de bois, cerclées de granit, éclairées de l'intérieur. Des corniches poussent entre les étages, au dessus des vitres ou au dessous, toutes taillée de cette même roche claire. Des excroissances dépassent du mur, formant un salon fermé ici, une cheminée fumante là, ou simplement un motif décoratif à cet autre endroit. À ma droite, c’est une large arche qui se dessine sous un balcon vitré, murée, à ma gauche, une balustrade de pierre embrasse un nouveau soubassement, soutenant une large verrière qui parcourt tout un angle de la bâtisse, elle même noyée sous une chevelure de plantes grimpantes. La maison entière sommeille, protégeant en son sein les enfants particuliers.

Je me dirige jusqu’à une porte métallique de service, tire sur la serrure, elle est ouverte, j’entre. J’arrive dans la cuisine, carrelée de blanc pâle, il n’y a personne, m’appuie sur un plan de travail, saisi d’un vertige soudain. Mon estomac se révolte, veut rejeter tout ce qu’il contient, j’essaie de me calmer, mais rien n’y fait. Tout mon corps se crispe, je ferme les yeux, et quitte la pièce à tâtons. Une fois que mes mains ont passé le cadre de la porte je m’autorise à rouvrir les paupières. Me voilà dans le vestibule. La porte d’entrée se trouve à mon opposé, des portes de bois vernis parsèment les murs qui m’en sépare, parfois flanquées de meuble, un lustre pend au plafond, éclairant les tapis persans qui recouvrent le sol. Mes pas tremblants me mènent jusqu'à l’escalier qui se trouve juste à ma droite, entièrement vêtu de broderies. Je n’en peux plus, me force pourtant à grimper les marches, dans l’obscurité. Arrivé au sommet, je tente de rejoindre au plus vite ma chambre. J’aperçois brièvement une silhouette féminine en face de moi, elle s'écarte légèrement tandis que je presse le pas.

Un frôlement, le contact d’un instant. Je ressens cette minuscule sensation de nos peaux qui se touchent, là où mon bras est nu, comme si une mouche s'y posait, comme si un papillon battait des ailes sur mon épiderme. Et soudain, c’est l'explosion. L’univers se colore instantanément des souvenirs qui s’enfuient de leur carcan, de leur écrin.

L’alcool, la forêt tout autour de moi, dans mon corps, le long de mon gosier, le hululement d’une chouette, la plume qui gratte le papier, s’infiltrant jusque dans mes veines, tâche d'encre sur les lignes cursives, mes veines sous ma peau, souffle dans les branches des saules, pleurs inondant le visage de l’enfant...

Le torrent se fait fleuve, charriant des centaines, des milliers d’informations, des morceaux entiers de ma mémoire, brisant digues et barrages comme simples fétus de paille.

L'inscription, qui déchire la nuit de son cri strident, Miss Tit dans sa longue robe, berce le bateau, court au coeur du bourbier, “ toi qui… “, sa course effrénée, “ ...traverse l'océan…”, des chiens coursant leur proie, “...abandonne toute félicité…”, ronronnement des moteurs, le fracas des vagues, explosions…

C’est maintenant un raz-de-marée de souvenirs qui déferle de mon esprit, vogue un bateau couleur rouille, ballotté. J’essaie de retenir mes souvenirs les plus intimes, mais bien évidemment, les efforts ne les font que remonter à la surface. Rachel, ma soeur, blottie au creux​ de mes bras en pleurs, mes frères et sœurs, Samwell écrivant sur son carnet, William dans son berceau, Suzanne et son fils, Mère en pleures sur la tombe de William, sur la tombe d’Alice, George dans les bras de Père, Rachel un sourire au lèvres...
Clementine, un instant de lucidité ; Clemmie, une île, un îlot, un rocher ; ma douce fiancée, mon amour, où s’accrocher ; au cœur violent de la tempête, émergé ; me fait apercevoir, qui aspire ma mémoire.
La jeune fille, la peau nue de ses bras, qui me vole ma personnalité, mes souvenirs intimes qui font mon être. Je suis comme aimanté, il est difficile de m’en détacher. Nous nous sommes à peine frôlé. Elle est magnifique, ravissante, lumineuse, dans sa robe échancrée. Mon esprit s’est enfuit de mon corps, il peine à le regagner. Ce sont ses lèvres qui s'étirent en un  sourire espiègle qui éclaire son joli visage. Mes bras se détendent et repoussent la jeune fille contre le mur, son dos cogne violemment le plâtre. Ses magnifiques cheveux noirs de jais ondulent dans son cou, lui tombent en cascade dans le dos, couvrent ses épaules. J'appuie mes paumes sur le haut de son buste pour la maintenir contre la cloison, le tissu s’échappe, dévoilant soudain ses épaules nues. Nos visages se touchent presque, ses yeux bruns, profonds, traduisent son  intelligence, ses sourcils merveilleusement dessinés se meuvent en une expression mystérieuse, son nez aigu lui donne un charme particulier, sa bouche gracieuse invite au sourire. Je presse mon avant-bras sous son menton, elle peine à respirer, halète, mon autre main se pose fermée, tremblante et faible, sur le grain soyeux de son derme, à la naissance de son cou. Elle dépose une main délicate, pâle, trop pâle, sur mon bras, je fonds en larmes, je ne sens bientôt plus son souffle chaud sur mon visage, il s'éteint doucement, et soudain, lentement,  je m'écroule, tombe, violemment, sur le sol. Ma tête heurte le parquet, une douleur insupportable m'enveloppe chaleureusement.

Et ses yeux, pâles, pâles, grands ouverts, ô combien fatigués, m’implorent silencieusement. Clementine.


_________________


"Il n'est pas nécessaire d'avoir fait quelque chose pour mourir. "
Albert Camus, Caligula

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MessageSujet: Re: Passé Monstrueux et Monstres Passés - Réminiscence   Ven 28 Avr - 21:47

Tes yeux se heurtent au vide et la masse opaque de la nuit s’abat sur toi, monstre silencieux qui t’accable de son souffle haletant. Caché dans le plafond mais là, bien là, à t’avoir sorti de cauchemars d’une nuit agitée. Il te faut plusieurs minutes pour que les derniers lambeaux de tes songes s’en aillent. Incapable de te rendormir, tu te glisses hors des draps moites et te postes à la fenêtre. En t’y accoudant, une poitrine insolite te gêne, trop vite arrivée. Ce ne sont pas des obus, cependant ils t’apparaissent comme deux énormités, deux attributs de femme dont tu te serais bien passé. Quatre jours que tu es à Cairnholm et tu ne t’es pas encore fait à ton nouveau corps. Au temps qui a mangé les quatre années mises de côté par les boucles. De gamine de douze ans plate comme une limande, tu es passée à une adolescente de seize, maigre et même pas spécialement en forme, suffisamment pourtant pour te déranger.
Dehors, la nuit se peuple d’ombres changeantes, de grands squelettes noirs dont les mouvements hypnotiques t’emmènent un moment loin, loin. Loin de cette maison, loin de cette île. Et puis, les arbres amènent petit à petit leur lot d’homologues imaginés, qui se télescopent avec le présent. Les grands chênes et les hauts pins d’une forêt tranquille qui t’a pendant quatre ans accueillie s’impriment sur ta rétine, et te ramènent lors de ce jour d’enfer. Les arbres. L’humus. L’odeur de chlorophylle. Ton souffle erratique pendant que tu remontes la colline. La femme qui fond sur toi, dépareillée, la peur dans le regard. Sa peau qui te touche, l’air saturé de terreur, les fantômes menaçants, les enfants qui se cachent, le sang, les corps…
Tu recules brusquement, fermes les yeux. Rouvre les paupières.
Encore ces souvenirs qui refusent de te laisser partir. Tu secoues la tête et pars brusquement de ta chambre, tout en ouvrant plus ou moins brusquement la porte. T’échapper.
Tu traverses le couloir et as la surprise de voir un matinal aussi, quoique sa démarche semble vacillante. Instinctivement, tu rentres la tête entre les épaules et prends soin de décrire un large crochet en le contournant. Pourtant, il titube juste à ce moment et vos poignets se frôlent. Et l’horreur reprend…

L’alcool qui s’insinue dans son corps, qui trouble son esprit, qui brouille les contours de la réalité. Des cris stridents dans la nuit, le roulis de la mer autour de lui, des coups sourds, une déchirure de lumière. Des explosions, un feu d’artifice de bombes, des trous qui parcheminent sa vision.
L’ambiance change, une famille se peint devant lui, des enfants à l’air serein. Des noms, aussi, une cascade de patronymes qui lui évoquent les joies des premières années. William, Samwell, Rachell, Alice, George…


L’individu fond violemment sur toi, ce qui a le don d’arrêter la sarabande d’images. Ses mains se saisissent de ton buste, t’enserrent dans ta robe de chambre désuète. Le claquement sec contre le plâtre du mur t’arrache un gémissement ; une incision douloureuse descend le long de ta colonne vertébrale. Les cris terrifiés grondent en toi, réclament violemment de jaillir dans l’air suppurant de souvenirs. Mais tu ne peux pas, tu n’y arrives pas, un blocage aussi insensé que sinistre refusent à ta détresse de se manifester. Le particulier et son regard, ses grands océans de pleine tempête, attisent ta panique intérieure. Brûlants comme l’enfer, fous comme ceux des bêtes enragées. Il brûle, ce regard, il est de braise, il s’enflamme. Un gémissement étouffé sort de ta bouche tremblante et tu détournes la tête. Une supplication s’écoule imperceptiblement, si faiblement qu’il n’y a que l’air irrespirable entre vous deux pour le contenir.

« S’il-vous-plaît… laissez-moi. »

Des images de corps enlacés s’apposent aux réminiscences des souvenirs de l’inconnu. Des flashs, des visions brèves, des coups de tonnerre qui défilent dans ton esprit. Tu en as connus certains, à ton époque, qui prenaient pour complices le secret de l’orphelinat, l’enfermement de ces enfants dociles, des pervers qui profitaient d’eux dans la moiteur des draps et l’intimité d’un réduit. Tu y as toujours échappé avec ta « folie furieuse », celle-là même qui te mit au courant des mésaventures des victimes. Mais aujourd’hui… qui sait ce qu’il peut faire. Même coincée dans un corps de gamine, cela n’arrêtera pas l’autre, avec ta poitrine inexistante et tes traits infantiles. Sous la lumière orangée d’une aube timide, tu en oublies ta récente transformation, tes courbes et ta maturité qui sont apparues lors de ton voyage à travers le pays. La gamine s’est effacée sous une adolescente déjà pleine de charme, ou du moins pouvant faire l’objet de convoitise de quelque malotru.
Tu essayes de glisser, mais l’homme te tient fermement. Son avant-bras étouffe ta respiration, renfonce ton souffle défraîchi dans tes poumons asphyxiant, et une vague déferlante de souvenirs intenses frappe tes côtes avec la violence des tourments marins. Un visage se superpose à celui au souffle court devant toi, celui d’une jeune femme, d’une belle nymphe aux traits délicats et à la beauté en fleur.

Son corps l’attire comme un aimant, un aimant puissant, un aimant invincible. Il s’avance vers elle, mutine et bonne enfant, elle lui chuchote des mots à l’oreille. Des billets doux, des secrets amoureux qui s’envolent telle une nuée d’oiseaux dans son esprit, et il éclate de rire. Les yeux de Clemmie réclament son attention, il s’y accroche avec force. Elle est belle, cette fille, il la désire, cette dame. Il l’aime, cette créature fabuleuse.


Sa bouche t’envoie par bouffées fétides des relents d’alcool. Une main rêche et froide se pose à la naissance de ton cou et des larmes s’écoulent sur tes joues. La brève remontée à la surface n’est qu’un salut temporaire, et ce geste te jette à nouveau dans sa tête.

Il se plonge dans l’abîme de ses prunelles, ses prunelles aussi brunes que ses cheveux sont noirs. Ténébreux, profonds, envoûtants. Sa bouche l’attire, sa bouche rose, ses lèvres frémissantes d’un souffle plein de vie et plein de charme. Tout son être lui crie de s'y empaler, avec l'impatience des jeunes années, mais les mœurs de l'époque l'en empêche. Plus que jamais, l'envie d'outrepasser ces lois mondaines le prend, pourtant il reste sage. Sage, à dévorer les yeux de sa fiancée, qui le lui rend bien. Elle est forte, sa Clemmie ; elle est invincible, sa Clemmie. Et ensembles, ils vont affronter l’existence, portés par ses pas assurés. Tous les deux, ils vont survivre au monde.


Tu poses ta main tremblante sur son bras, en désespoir de cause, n’aperçois pas les larmes qui perlent au creux de ses yeux. Faites que ce soit fini, faites…

Le corps de l’ange tordu par les affres de la maladie gémit sous les draps. Il se tient devant cette femme au bord du trépas, comme si ses pieds eux-mêmes frôlaient le vide d’un gouffre, les membres charriés par le vent hurlant. Dans son cœur, la tristesse, la douleur, un deuil qui pointe le bout de son nez péniblement. Dans le cœur de la jeune femme, le sang qui peine à affluer, des battements rachitiques. Un souffle rauque s’échappe des lèvres de la belle, et il retient un gémissement de compassion. Rester fort, rester solide, rester le phare dans la nuit de sa bien-aimée. Il s’avance de quelques pas vers elle, jusqu’à toucher le rebord de flanelle de son lit, jusqu’à s’y asseoir avec la légèreté précautionneuse qu’on offre aux poupons.


Tu as enfin la force de le repousser, brusquement, envahie d’un trop plein épuisant. Tu l’entends à peine s’écrouler sur le sol comme poupée de chiffon, poupée brisée, poupée corrompue. Tu trembles, fort, de tout ton corps. L’air qui s’était avant réchauffé te revient en bouffées glaciales, et tu contemples l’ivrogne à tes pieds, visiblement inconscient. Tu n’arrives pas à t’arracher à sa vue, tout comme tu n’as pas eu la force de te soustraire à la sienne. Ses bras, qu’il a longs, pendent vulgairement en croix. L’image d’un de tes amis dans la même situation, au corps mangé par des plaies béantes et sanguinolentes, s’impose à toi et tu te retiens de vomir.
Tu coulisses lentement sur le mur, les bras croisés sur toi comme une protection. Mais contre qui ? Il n’y a plus personne pour te faire du mal, bien que tu doutes un peu des raisons de l’inconnu… ou d’Edward, dont tu as dérobé la vie en quelques secondes. Au voleur.
Un sourire faiblard se peint sur tes lèvres et tu y écrases ta main. Qu’est-ce qui s’est passé…
Finalement, tes jambes trouvent la force de te relever et, comme si elles en prenaient d’elles-mêmes la décision, elles te portent brusquement jusqu’à ta chambre, où tu t’enfermes soigneusement. Le particulier gît toujours dans le couloir, d’où s’échappent quelques ronflements sonores mêlés de bruissements nocturnes.



******




Deux jours ont passé depuis cette frayeur nocturne dont tu n’as parlé à personne. Deux jours où tu as redouté les pas de l’adolescent dont la nuit a démesuré l’importance, deux jours à éviter de t’aventurer trop loin. Tu essaies d’agir normalement, de ne pas montrer tes inquiétudes aux autres. Il t’impressionne, certainement, car tu n’as certainement pas été raconter cet épisode à l’ombrune. Mais le pire, c’est probablement cette fille. Clemmie. Clémentine. Ses yeux de terre, ses yeux en chocolat, ses yeux veinés d’or. Son long rideau de cheveux, sa tonsure brillante, ses boucles qui te chatouillent le cou. Son visage te hante plus que tout, il s’impose à toi dans des moments incongrus.
Sur la feuille devant toi, le bâton de graphite s’active sous tes doigts habiles. Peut-être trembleraient-ils dans d’autres circonstances, mais l’expérience a rendu ta main sûre, tes traits nets et précis. Tu as toujours aimé le dessin. Petit à petit, le blanc s’est peint de gris, le gris s’est assombri, et l’esquisse est née. Petit à petit, l’esquisse est devenue portrait. Le portrait de Clémentine, évidemment, cette belle jeune fille que tu n’as pas connue. Ce ne sont pas les cernes et le visage creusé d’une adolescente malade qui s’étale sur le grain rugueux, mais l’apparition que les souvenirs de son fiancé ont divinisée.
Sa position est celle de son époque, simple, tournée de trois quart vers le dessinateur, mais le visage bien droit, souriant d’une façon réservée, le regard énigmatique. Une Joconde de la première guerre mondiale, pour ainsi dire. Tu lui as prêté des vêtements d’époque.
Le dessin est presque fini, à peine le bout d’une manche courte à terminer, lorsque tu entends des pas dans le salon. Tu redresses la tête vivement, la mine arrêtée à deux centimètres du papier. La réalité se reforme autour de toi, les murs tapissés se redressent dans toute leur hauteur, les enfants recommencent à jouer et à crier dans le jardin qui t’apparaît par de larges fenêtres. Et à une demi-dizaine de mètres de toi, ton ancien agresseur. Edward.
Tu sautes sur tes pieds, mue par une peur qui refait aussitôt surface. Tu ne commettras pas la même erreur, si ? Vous vous regardez en chien de faïence jusqu’à ce que ses yeux glissent sur le portrait inachevé. Il est imparfait, des yeux peut-être un peu trop grands et les épaules trop larges, mais Clémentine y est, indubitablement. Tu le reprends d’un geste vif ; trop tard. Il l’a déjà vue.

« Qu’est-ce que tu fais là ? »


Balbutiement mal assuré, trop. Pourquoi ne t’enfuis-tu pas ?

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different, too different...

▬ “I'M DROWNING in that clown's mask to make you laugh at my thousand flaws. When I'm all alone, I take my smile off. But your heartless words have left me scars.” ▬ By Tris
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MessageSujet: Re: Passé Monstrueux et Monstres Passés - Réminiscence   Mer 3 Mai - 18:40



Passé Monstrueux & Monstres Passés
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“Je parle d'histoires qui commencent
Là où certains laisseront leur sang
Là où les jeunes deviennent trop grands
Et les paroles figent le temps “

Béatrice Martin, Prince Arthur
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La douleur est partout, dans mes jambes, dans mes bras, dans mon ventre, dans ma tête, dans mon crâne, dans mon cœur, dans l’air qui m'entoure, dans le sol qui me soutient, dans les murs qui me regardent, dans le plafond qui veut m’écraser, et dans mes yeux, horriblement secs. Il me faut boire au plus vite, je me lève péniblement, m’appuie sur le mur et me dirige jusqu'à la salle de bain pour garçons la plus proche. Je sais que je ne suis pas resté bien longtemps au sol, je sens cette soif qui suit la saoûlerie, ce besoin de remplacer l’alcool qui a noyé chaque cellule de mon corps, une nécessité immédiate​ qui me réveille dès que je commence à m'échapper de ses vapeurs. J’ouvre la porte, tourne le manche au quatre bras du robinet de cuivre ouvragé, glisse mon visage sous le filet d’eau. Le peu qui coule dans ma bouche calme la sécheresse qui déchirait ma gorge, le reste, qui inonde mon visage, m’aide à retrouver mes esprits. Je porte deux doigts à ma tempe qui m'élance, une eau rougeâtre s’y dépose. La chute a dû être violente. Je souri en pensant à toutes les blessures que j’ai accumulé en étant imbibé d’alcool, la plupart ont disparu, certaines me marquent encore, aucune ne m'a fait mal. Alors que chacun a une particularité dans cette pension, la mienne est d'être insensible à la douleur, et ce, grâce au scotch. C’est donc lui, ma spécificité, et non pas mon absence de nombril, dont les autres pensionnaires n'ont que faire, ma particularité, c’est le tord-boyau, qu’il me faut ingérer en quantité monstrueuse pour m'assommer, mais qui, une fois actif, me transporte bien plus​ sûrement que n’importe quelle boucle vers un autre monde. Un monde où Rachel et Clementine accroupies face à face, encouragent le fils de Suzanne à réussir ses premières pas, un monde où ma mère et ma fiancée cousent ensemble une robe pour le grand jour, causant des secrets féminins de la vie maritale, transmission séculaire de mère à belle-fille, dans une intimité formellement interdite à la gente masculine.
Je vais chercher des coupures de journaux dans l'armoire à l'entrée des toilettes, et les applique sur ma plaie. Les souvenirs embrumés des hallucinations d’hier soir se dessinent peu à peu dans mon esprit, nombreuses, incroyablement réelles. Aucune apparition ne m’a jamais paru si réelle, je serais​ tenté de croire que cela c’est réellement passé, si je ne me remémorais pas chaque jour la mort de Clemmie. J'ai pourtant bu bien moins qu’à de nombreuses autres occasions, et les simples images fantasmagoriques qui me hantent d’habitude sont devenues des statues de cires, animées et tactiles.
Plus le temps avance, plus mes souvenirs me hantent, ravivant douloureusement les blessures du passé. Si je ne me relevais pas d’un excès alcoolique, j'irai boire, j’irai me noyer dans la boisson, échouer sur des rochers déserts, humides et coupant, où laisser ma mémoire pleurer tout son saoûl.
Mais je suis conscient, et il va falloir affronter mes démons. Je retourne vers ma chambre, m’affale sur mon lit, me déshabille et me glisse sous les draps. Le sommeil vient, malgré le visage de ma fiancée qui hante mon esprit.

Le réveil matinal est difficile ; lorsque l'on vient, je prétends m’être levé en pleine nuit, cogné et blessé, je prétends sentir la brûlure de la cicatrisation. Ce n’est que lorsque le soleil atteint son zénith que je me décide à me lever. L'après-midi se déroule selon une routine établie au cours de milliers de trois septembre, telle un mécanisme parfaitement réglé qui s’active dès qu’on le remonte.

La soirée suit inéluctablement, identique à tant d’autres. Je me dirige vers le salon, légèrement en retard pour le repas, m'attendant à un regard sévère de la part de Miss Tit. Mais s'en est un autre que je croise, un regard qui dure l'éternité d’un battement de sourcils, un regard qui me perturbe jusqu'au plus profond de mon être. Le sol tangue, les portes claquent, les murs implosent, qu’est-ce ?
Où est-ce donc que ce visage nouveau c’est gravé dans mon esprit, imprimant ma conscience plus sûrement que n'importe quelle presse ? Pourquoi donc cette foule de sentiments négatifs qui m'assaillent ? Honte, culpabilité, remord​, mais également une frayeur immense, envahissante, oppressante, violente. La conscience d’avoir fait quelque chose d’horrible, de monstrueux, de bestial, s’impose en moi, chaque fibre de mon être se déchire sous le poids de cet instinct effrayant,  décuplé par l’ignorance de mes actes. Qu’ai-je fais, diantre, qu’ai-je donc fais ?
Je me sens Œdipe au sortir de la couche maternelle, ignorant l’horreur de l’inceste, de la tragédie immense de l'acte accompli, me creuvant les yeux avec les tessons d’une flasque, chutant dans la noirceur qui s'installe.
Les yeux. Ces yeux qui me fixent, seuls dans l’obscurité de mes yeux fermés. Je les connais par cœur, pour les avoir tant de fois contemplés, pour avoir plongé jour après jour en eux, pour m’y être bien souvent noyé, pour les avoir vus baignés d’une eau trop salée.
Ce sont ses yeux, mais ce n’est pas elle, c'est le corps de cette fille dont le regard a réveillé une avalanche de sensations horribles.

Je n’ai pas mangé, en fin de compte. Je m’enferme dans ma chambre, commence à écrire à Rachel, jette le papier, je voudrais sortir prendre l'air, mais je crains de la rencontrer. Mon camarade de chambre entre, rien n’a chassé le tourments qui m'assaillent. Je m’allonge sur le lit, fixe le plafond alors que les heures de la nuit s'égrènent. Peu à peu, une histoire se reconstruit, par morceaux disloqués, incomplets, que j'essaie d'assembler. Nous nous sommes frôlés, alors que je titubais, mes fantômes se sont libérés des entraves de mon cerveau. Je ne suis pas tombé, c’est elle qui m’a poussé, alors que… alors que je faisais quelque chose d'ignoble, quoi exactement, je préfère ne pas l’imaginer, mais assez grave pour que ma conscience se déchire en un gouffre béant à la simple vue de la jeune fille.

La nuit est extrêmement longue, elle s'étend, s'étire. Morphée doit trouver mon comportement d’hier trop repoussant pour daigner me laisser m'endormir, et c'est rongé par les remords, par l’ignorance de mon acte qui l’aggrave peut être, que j’attends le matin. Je prends la décision de parler à cette fille, de m'excuser si possible de ce que j’ai commis, et afin de savoir ce que j’ai réellement fait. Avoir pris une bonne résolution ne signifie pas qu’il est facile de la mettre en œuvre. La matinée entière se déroule sans que j’ai le courage d’aller lui parler, et il faut attendre le début d'après-midi pour que j’ose enfin.

Elle est assise au salon, presque immobile. Son calme apparent, l’importance dont mes peurs l’ont gratifiée, ainsi que mon instinct qui m’incite à m'enfuir comme si elle était faite de feu, lui confère une aura ésotérique. Sa tête est penchée sur une feuille qu’elle dessine au crayon, elle ne remarque pas ma présence, je me surprends à la dévisager. Mal à l’aise de mon indiscrétion, je détourne le regards vers son croquis.

Je reconnaîtrais ce visage entre tous, c’est elle.
J’ai l’impression d'évoluer dans un cauchemar, d’abord ces réminiscences quasi vivantes il y a deux nuits, puis l’effroi terrible qui me saisit lorsque cette fille étrange me regarde, des souvenirs d’un acte odieux que je lui aurait fait subir ensuite, et maintenant voilà qu’elle dessine le visage de Clementine. Où suis-je ?

- Qu’est-ce que tu fais là ?

La voix fluette au timbre tremblotant me ramène brusquement à la réalité. Elle me fixe, je soutiens son regard. Ses yeux bleu clair semblent aiguisés, prêts au combat. Et magnifiques. La beauté de cette enfant me frappe soudain, on dirait que les angles de son visage ont tous été gommés, son nez, ses lèvres sont parfaitement dessinés. Physiquement, elle doit être un peu plus jeune que moi, son corps n’est pas encore celui d’une femme - ne le sera peut-être jamais, malgré ses formes naissantes. Ce n’est pas le visage d’un monstre, elle n’a pas une carrure bien impressionnante. La culpabilité fait place à l'étonnement, j’ai l'impression que Clemmie est jalouse. Je me force à prendre une voix assurée, et lance :

- J'étais initialement venu vous présenter des excuses pour un acte dont je n’ai aucun souvenir, mais je crois qu’il va falloir attendre que vous m’expliquer ce qui se déroule à présent. Qui êtes-vous ? Quelle est donc votre obscur pouvoir ? Qu’avez-vous fait à Clementine ? Et surtout, surtout…

Ma voix se brise, je perds toute contenance, bien incapable de continuer. Je me rends compte que je n’ai pas cligné des paupières depuis que je parle à la jeune fille, elles s'alourdissent soudain, se ferment. Je reste un instant dans le noir, et lorsque je les rouvre ma voix n’est plus qu'un murmure :

- Qu’est-ce que je t’ai fait ?

Un de nos jeunes camarades choisit précisément cet instant pour débouler comme un ours en furie, faisant éclater la tension qui régnait dans la pièce, bientôt suivi par un autre. D’un commun accord, la jeune fille et moi - je ne connais même pas son nom - regagnons le jardin, tout en restant éloignés l’un de l'autre, évitant de franchir le mur invisible qui nous sépare encore. Nous nous craignons mutuellement, mais il me semble également que nous percevons chez l’autre un gouffre dans lequel il s'abîme. Si nous blessons, si nous nous fuyons, c'est parce que nous sommes nous mêmes deux bêtes blessées, fuyant un passé, sur la défensive.
Nous nous asseyons sur un banc de pierre, visibles de tous, craignant les réactions de l’autre plus que les rumeurs qui circuleraient si on nous surprenait seuls.

- J’ai bien conscience de t’avoir fait du mal. Je m'en excuse, je suis vraiment désolé. Tu apparais soudain, je ne te connais pas, je te bouscule, et c'est alors que mon passé surgit violemment. Je croyais à une coïncidence, avant de voir son portrait… Il n’empêche que je t'ai fait quelque chose de grave, quelque chose qui s'est effacé de ma conscience, mais rien ne le justifie. Pardon.

- Tu as vu Clementine, tu sais quelle fille elle a été. Je me plais à imaginer que notre couple aurait était idéal, que notre amour aurait perduré et que nous l'aurions transmis à nos enfants. Cependant, dans l’obscurité des soirs sans lune, car ma lune s’est éteinte en 1940, je ne peux m’empêcher de créer un double fantomatique à mon rêve, un doppelgänger ténébreux de cette​ utopie que je m’imagine. Une vie dans laquelle j’ai abusé de Clementine, une histoire dans laquelle, comme tant d'hommes qui se sont crus aimants, j'ai battu celle qui avait espéré en moi, la menant à la tombe.

Mon éternel cauchemar… Un chant ou Béatrice n'aurait pas guidé Dante au travers de l'enfer, mais où ce dernier lui aurait fait vivre l’enfer avant qu’elle ne rejoigne le paradis. Je sais bien que mes mains sont blanches de tout sang de ma presque fiancée, même de celui qui aurait dû m'appartenir, et pourtant… pourtant cette crainte me tourmente

-  Je ne sais pas pourquoi je te raconte tout cela, mais le fait que tu m'ai volé mes souvenirs bruts me force à les comprendre, car en fait tu as subtilisé mon fardeau, en partie. La réalité m'apparaît maintenant que tu as ressuscité mes souvenirs, elle est morte alors que je l'aimais, que nous nous aimions, c'est ce qui importe, je crois.

Pourquoi est-ce que je m'épanche sur mes cauchemars à une fille, une dangereuse inconnue, qui m’effraie tant ? Peut-être​ que, même si c'est par effraction qu’elle s’en est approprié, elle seule à les moyens de comprendre mon passé. Passé duquel je ne me suis jamais défait.




Edward S. Brokenshield



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"Il n'est pas nécessaire d'avoir fait quelque chose pour mourir. "
Albert Camus, Caligula

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